Le train s’élance à vive allure sur les rails me ramenant à la capitale.
Deux heures coincées dans un siège inconfortable et une planche rabattable trop petite.
Il me faut occuper mon esprit pour tromper l’ennui.
Autour de moi, des passagers hypnotisés par la lumière bleutée de leurs écrans projette des ombres sur leurs traits fatigués.
Chacun voyage dans sa bulle, séparé des autres par une frontière invisible.
Je repense au livre de Marion Deuchars intitulé « Faites de chaque jour une œuvre d’art ».
L’autrice nous invite à consacrer 10 minutes chaque matin à dessiner nos émotions, à transformer un objet ordinaire en élément artistique et à pratiquer le dessin rapide pour libérer le geste.
Pourquoi ne pas adapter ces techniques à mon voyage ?
Après tout, ce compartiment regorge de détails, de textures, de formes et de vies que je pourrais croquer dans mon carnet.
Je commence par esquisser les contours d’un univers imaginaire.
Mon cerveau se concentre sur les traits de visage d’une femme en train de faire une partie de mots croisés.
Ces lignes s’entremêlent, créant une représentation cubiste de mon sujet.
Il y a quelque chose de Picasso dans ma projection qui s’éloigne volontairement d’une reproduction fidèle.
Je détourne le regard afin de changer d’approche.
Cette fois-ci, je repère les objets qui m’entoure : un ticket de train, un mouchoir jeté par-terre, un chewing-gum collé sous la semelle de la chaussure du voisin…
Je les dispose mentalement sur ma feuille à dessin.
À l’aide du dos de mon crayon virtuel, je gratte la surface du papier pour capturer les textures.
Les vibrations du train viennent ajouter des tremblements à mes lignes.
Les paysages défilent par la fenêtre, alternant entre villages endormis et vastes étendues agricoles.
Je me souviens que l’artiste Frida Kahlo intégrait des objets personnels dans tous ses tableaux.
Chaque élément devenait un symbole sous son pinceau.
Une fleur, un animal, un ruban n’étaient pas de simples décorations, mais autant de métaphores traduisant ses émotions, ses joies et ses souffrances.
Je tourne mon attention vers les silhouettes qui peuplent mon environnement immédiat.
L’homme au costume, la femme aux mots croisés, le dormeur aux écouteurs.
Soudain, un enfant court dans l’allée centrale, traînant derrière lui une peluche frottant le sol.
Mon esprit s’évade.
Je tisse une multitude d’histoires absurdes autour de mes compagnons de voyage.
La femme aux mots croisés n’est plus une simple passagère, mais une cryptographe à la retraite, qui continue de décoder les messages secrets dissimulés dans les journaux.
L’homme au costume se métamorphose en espion du KGB qui transmet des informations sensibles sous couvert d’e-mails anodins.
Le dormeur aux écouteurs se transforme en compositeur de musique qui capture dans ses rêves les mélodies qu’il créera demain.
Les villages et les plaines dessinent un territoire que j’invente au fil de notre avancée.
Dans ma tête, je rebaptise chaque région, ville ou cours d’eau.
Je me remémore une phrase de Marcel Proust qui disait que « le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux ».
Une fois filtré par mon imagination, l’ordinaire devient extraordinaire.
La femme aux mots croisés sort de son sac un sandwich soigneusement emballé dans du papier aluminium, qui reflète la lumière en éclats argentés.
Ce n’est plus un simple en-cas, mais un précieux trésor.
L’homme en costume referme son ordinateur et contemple le paysage.
Son regard se vide de toute préoccupation.
L’espace d’un instant, son masque se fissure et révèle une mélancolie que ses e-mails ne pourront jamais exprimer.
Le dormeur s’éveille en sursaut, cherchant des repères au sein de cet espace familier devenu si étrange durant son sommeil.
Le train poursuit sa course en avalant les kilomètres.
Je me concentre sur les reflets dans la vitre qui superposent l’intérieur de la rame au paysage extérieur.
En observant ce qui défile au-dehors, mon visage se fond à travers les collines et le soleil qui se cache derrière les arbres plantés le long de la voie.
La femme aux mots croisés vient de terminer sa grille.
Elle m’observe discrètement par-dessus son magazine.
Je tourne légèrement la tête en sa direction.
Une invitation silencieuse à partager l’œuvre invisible que j’ai créée.
Nous échangeons un sourire complice.
Deux inconnus partageant furtivement la même intuition avant de retourner à leur solitude respective.
Pendant ce temps, l’homme en costume regarde sa montre pour la troisième fois en 10 minutes, comme si ce geste pouvait accélérer notre progression.
Les secondes s’étirent différemment pour chacun d’entre-nous.
Pour lui, elles constituent un délai à subir avant le retour à une vie normale.
Pour moi, ce trajet est devenu un espace de liberté, une parenthèse arrachée à la routine.
Une même perception, des réalités différentes.
Un contrôleur circule pour vérifier les billets.
Son uniforme bleu marine et sa démarche impeccable lui confèrent une figure d’autorité incontestable.
Il s’arrête à ma hauteur, jette un coup d’œil sur l’ordinateur duquel je rédige ma newsletter avant de poursuivre sa ronde.
Retour à la réalité.
L’art n’est pas cantonné aux musées et aux galeries.
Il peut éclore dans les espaces les plus communs.
En rentrant chez moi, je repenserai à tous les personnages de mon aventure improvisée.
Maintenant, il est temps de relever le siège, replier la tablette et rassembler mes affaires.
La voix de la SNCF annonce : « Paris-Est, terminus ».
Épilogue d’un récit fantastique passé à toute vitesse.